Antoine-Joseph (surnommé Adolphe) Sax naît à Dinant le 6 novembre 1814, en Belgique, alors sous le gouvernement du prince d’Orange-Nassau, et qui n’acquerra son indépendance politique qu’en 1830. Il est l’aîné d’une famille de 11 enfants dont le père, Antoine-Joseph était lui-même facteur d’instrument réputé.
Il pratique le chant, apprend le solfège, la flûte, l’harmonie et la clarinette à l’École Royale de Musique de Bruxelles et auprès de solistes renommés et devient un virtuose de ce dernier instrument. Parallèlement, il assiste son père dans la fabrication d’instruments de bois et de cuivre, et témoigne dès son plus jeune âge d’une rare habileté dans ce domaine.
Il inventera ou perfectionnera de nombreux instruments afin d’améliorer leur acoustique, leur précision et leur ergonomie. Le premier instrument qui porte visiblement la trace de son travail est la nouvelle clarinette basse, conçue vers 1836 : sa forme caractéristique est encore perceptible sur les instruments actuels.
Dès 1841, il met au point une nouvelle famille d’instruments à anche simple : les saxophones. Le premier exemplaire, un « saxophone basse en cuivre » (mais de la tessiture du baryton actuel) sera présenté à l’Exposition de l’Industrie de Bruxelles.
C’est certainement celui qu’il présentera également en France l’année suivante et qui attirera une foule de compliments du tout-Paris musical, Berlioz en tête. En effet, le but recherché par l’inventeur est de proposer un instrument de tessiture grave dont la sonorité soit moins claironnante que celle des cuivres, et d’une meilleure intonation que ces derniers, mais qui ait plus de volume que celle des cordes. Il conçoit donc un instrument à anche simple comme la clarinette, mais de section conique, comme le hautbois ou le basson, afin de le rendre octaviant. Enfin, il imagine une répartition des courbes permettant une ergonomie simple et facilitant la transmission du mouvement des doigts aux diverses clés réparties sur le tube. Sur la base de ce travail, il développera ensuite une famille complète de saxophones (du contrebasse au sopranino) dont il déposera le brevet en 1846.
Il élabore également en parallèle la famille des saxotrombas, instruments de la famille des cuivres à embouchure dotés d’un système chromatique complet grâce à la généralisation de l’usage des pistons ainsi que sa célèbre théorie des proportions qui selon lui régit la sonorité des instruments (et qui est encore généralement reconnue de nos jours). Il étend la portée de ses découvertes en perfectionnant les instruments de cuivre à embouchure traditionnels : bugles, trompette-ténor, contrebasse d’harmonie (de perce plus large que les saxotrombas), que les musiciens nommeront bientôt « saxhorns » et qui viendront eux aussi enrichir les rangs des orchestres d’harmonie et fanfares militaires. On ne s’étendra pas ici sur les multiples autres brevets et inventions de Sax, géniaux ou loufoques, qu’en citant quelques exemples disparates et significatifs : cuivres à 6 pistons et 7 pavillons, sax-bourdons (avec pavillon de 2,25 m de section), timbales dépourvues de chaudron, plan de salle de concert ovoïde (qui inspira peut-être Bayreuth), sifflets de locomotives à vapeur, goudronnières hygiéniques d’appartement, flûte de Pan chromatique de 5 octaves…
Quoique son succès artistique soit immédiat, il rencontre les pires difficultés pour s’installer dans la capitale française : une vingtaine de facteurs d’instruments solidement implantés et représentés dans tous les orchestres de la capitale se liguent contre l’adoption des instruments de cet « étranger » qui menace leurs pré-carré et leurs petites habitudes commerciales. Il fera l’objet d’invraisemblables persécutions, manigances, contrefaçons et abus de confiance. Peu avisé sur le plan de la gestion de son entreprise, il s’engage dans des aventures financières et commerciales fort risquées, et des gredins de tout acabit abusent de sa bonne foi et de sa générosité. Ces aventures rocambolesques, voire dramatiques, sont relatées en détail dans la biographie qu’Oscar Commettant consacra à Sax, et dont les éléments essentiels sont repris dans le récent ouvrage de Jean-Pierre Rorive. On pourra aussi s’intéresser aux multiples avatars de sa vie personnelle, dont la lecture conduit à se demander quelle bonne étoile a permis à cet homme de survivre à autant de mortels dangers…
Alliés à son talent indéniable, son caractère batailleur, sa fierté et la certitude de sa supériorité font ombrage : il ne fera rien pour adoucir cette image, provoquant tour à tour des duels musicaux, des procès et des coups d’éclat. Il ne craint pas de s’attaquer aux plus riches facteurs d’instruments, aux éminences musicales de l’époque ou aux musiciens trop paresseux pour s’adapter aux nouveaux systèmes qu’il propose, s’attirant ainsi l’admiration « romantique » des compositeurs novateurs et des érudits, comme la réprobation générale de tous les tenants de l’immobilisme.
Par bonheur, il parvient à convaincre l’aide de camp de l’Empereur Napoléon III de la nécessité de réformer les musiques militaires françaises, qui étaient alors l’objet de la risée de l’Europe entière. Il s’assurera ainsi un débouché considérable pour sa fabrique d’instrument, qui emploiera des centaines d’ouvriers. Mais l’hostilité continue des musiciens d’orchestre parisiens compromettra parallèlement l’accès du saxophone au répertoire « sérieux ».
Sa nomination en tant que chef de la Fanfare de l’Opéra en 1847, de facteur de la Maison Militaire de l’Empereur en 1854, de Professeur de saxophone pour les classes d’élèves militaires rattachées au Conservatoire en 1857, quoique stratégiquement essentielles pour Sax, ne feront qu’entériner durablement la fonction du nouvel instrument dans ce rôle particulier.
D’autant qu’en ces périodes particulièrement troublées, les revirements politiques et les guerres ont une influence néfaste sur la continuité du commerce. Sous les coups conjugués de ses adversaires et du sort, il sera plusieurs fois acculé à la faillite, puis relancé miraculeusement grâce à l’aide d’amitiés indéfectibles.
Sa classe de saxophone au Conservatoire est fermée en 1870 en raison de la guerre… et ne rouvrira qu’en 1942, confiée à Marcel Mule. Sa collection d’instruments du monde est dispersée après sa 3e faillite.
Il finira sa vie dans un grand dénuement, sans avoir eu le temps de connaître l’incroyable épopée qui sera celle du saxophone au XXe siècle, une fois adopté aux Etats-Unis par les musiciens de jazz et exigé par un public avide de nouveauté...
Il meurt en 1894 à Paris où il est enterré au cimetière de Montmartre.
Un très grand merci à la société Henri Selmer pour nous avoir permis d'utiliser leur documentation